L’ARGENTIQUE ET LE NUMERIQUE

COMME en prélude aux courses de taureaux pascales, le Ballet d’Europe de Jean Charles Gil faisait applaudir deux soirs de suite la semaine dernière (les 23 et 24) au Théâtre d’Arles son Mozart Requiem. A Marseille, nous devrons attendre novembre pour redécouvrir ou découvrir à l’Opéra cette chorégraphie qui maintient un efficace équilibre entre tradition académique et  recherche contemporaine. Entre temps, la Compagnie aura beaucoup voyagé, comme si elle avait trouvé une liberté nouvelle d’avoir dû quitter ses locaux de l’Usine Corot. Dans quelques jours, elle participe (avec Schubert in love et le pas de deux Mireille) au Festival de Madrid, avant de s’envoler, en mai, pour Bahrein où elle donnera cette même Mireille ainsi que Mozart Requiem. 

Que l’on soit aficionado, ou, au contraire, adversaire inconditionnel de la fête magnifique et barbare de la corrida, la Feria qui débute demain aux arènes d’Arles exercera toujours la même fascination. D’autant que l’antique capitale de Constantin et de Julien l’apostat a su mieux que nous préserver son passé, même proche. L’antique hôpital où fut soigné Vincent van Gogh, pas question de le transformer, comme nous le voulons faire de nôtre Hôtel-dieu, en parador de luxe. Le voici désormais espace culturel. Depuis samedi dernier et jusqu’à la mi-juin, il se consacre à Lucien Clergue. Hommage mérité, voire un peu tardif. Autant que son compatriote Christian Lacroix, Clergue l’arlésien est un artiste de gloire internationale. Sauf peut-être en France, son oeuvre photographique est dans les musées du monde entier, jusqu’au Japon où les Nus de la Mer ont brisé les tabous d’une victorienne pudibonderie. Fondateur des Rencontres internationales de la Photographie, il demeure un inconditionnel – en noir et blanc comme en couleurs – de la technique argentique héritée de Niepce. Il n’a point tort. Sans doute la préservation du papier et de la pellicule est-elle délicate. Mais il serait illusoire de croire que la numérisation assure l’immortalité des images passées à la moulinette informatique. On veut l’ignorer, mais avec les incessantes évolutions du matériel, il est tout un pan d’archives numérisées qu’il est déjà pratiquement impossible de consulter. 

Revenons à Marseille et à la danse. Jeudi, vendredi et samedi dernier, pour la première fois, le Gymnase était l’hôte du Ballet National. Occasion rêvée pour mettre en contact la compagnie de Frédéric Flamand avec un public différent. Au programme, une œuvre de David Dawson  (Morning Ground) peut-être un peu austère, était aussitôt suivie d’un pas de deux signé de William Forsythe, dédié à Hermann Schmermann, fascinante démonstration de création contemporaine, dans l’esprit comme dans la forme. Pour conclure, après les anglo-saxons, Por vos muero, un ballet crépitant inspiré au chorégraphe ibérique Nacho Duato (qui a travaillé avec Jiri Kilian) par les musiques du Siècle d’or et un poème de Garcilaso de las Vegas a définitivement emporté l’adhésion. 

J’ai dit ailleurs le bien que je pense de L’argent fou d’Ostrovski présenté au Toursky par le Théâtre Gogol de Moscou dans le cadre du Festival russe. Je suis impatient de découvrir, cette fin de semaine, l’ultime création du regretté Vladislav Pazi, Frédéric ou le Boulevard du crime

C’est qu’en ce moment, nous sommes gâtés. Simultanément, la Grande Salle du TNM/La Criée proposait (jusqu’à mardi) une comédie très noire et ultra british de Terence Rattigan, La Version de Browning, déconcertante plongée dans l’univers mal connu chez nous des « public schools » anglais, et, dans le même temps (mais jusqu’au 13) la jeune metteuse en scène Céline Pauthe avec L’ignorant et le fou aborde les coulisses de l’art lyrique avec une diva qu’encadrent un père aveugle et alcoolique et un médecin délirant. D’ordinaire, je supporte assez mal l’humour autrichien de Thomas Bernhard, mais, peut-être grâce à La Reine de la Nuit, pour cette fois je me suis laissé avoir. Déconseillé quand même aux âmes sensibles. 

J.B.       

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LE PRINTEMPS VIENT…ET CŒTERA…

PARADOXAL, ce printemps qui vient, sans crier gare, de s’inscrire au calendrier au moment même qu’un hiver tard venu fait chuter le thermomètre en Provence tandis qu’ailleurs on voit la neige couvrir les cerisiers en fleurs…Voici que me trottent dans la tête, sur la musique de Paul Dessau, les paroles de la chanson de Mère Courage. 1951 ! Histoire ancienne ! Mais comment oublier le contralto de Germaine Montero ? Dans la « régie » de Jean Vilar elle incarnait le personnage qu’avait interprété, dans la version allemande originale, Hélène Weigel, l’épouse de Bertolt Brecht. Un évènement diversement commenté. C’était, depuis la guerre, le premier Allemand vivant (et, de plus, Allemand de l’Est) dont on représentât une œuvre en France. Pour certains, c’était un peu tôt. D’autres – parmi lesquels Hélène Weigel – déploraient que Vilar s’écartât de l’esprit proprement brechtien. Vilar n’était pas doctrinaire. Sans doute avait-il raison puisque la pièce reçut un accueil triomphal, inégalé et que, depuis lors, il n’est pas, après plus d’un demi-siècle un metteur en scène français de quelque importance qui n’ait inscrit à son programme une œuvre sinon plus de Bertolt Brecht. Autant que les héros de Molière, Arturo Ui, Galilée, Puntila et Matti, nous appartiennent. Sainte Jeanne des abattoirs est pourtant rarement joué. Trop noire peut-être, trop proche d’un réel qui n’a guère changé, en dépit de l’apparence, depuis le Jeudi noir de 1929. Il faut être Catherine Marnas et avoir été proche d’Antoine Vitez pour s’y risquer… et réussir. Avec cette gageure supplémentaire d’une fusion réussie entre comédiens professionnels et amateurs. Il vous reste, sauf erreur, deux soirs pour faire la découverte du Brecht le plus sombre, celui ou plus encore que dans tout le reste de son théâtre, l’horizon semble radicalement bouché. 

A l’opposé, il y a Offenbach. Encore qu’il y ait beaucoup de noirceur cachée derrière les facétieuses ritournelles de celui-ci. Avec Les Brigands (auxquels Laurel et Hardy ont emprunté un efficace « gingle ») le Gymnase revient à ses amours originelles (comme le péché), version allégée mais fidèle. On sait en effet qu’après la chute du Second Empire, Offenbach est venu tenir la baguette chez le lointain prédécesseur de Dominique Bluzet. Son choix apparaît de circonstance au moment où le régime semble près de s’écrouler. Rire garanti. Comme disait Beaumarchais, « il faut se hâter de rire de tout, etc… » 

Observons à ce propos que, peu ou prou, tous les théâtres, peu ou prou, rivalisent avec l’Opéra. Ainsi, est-ce, me semble-t-il, la première fois que Les Bernardines accueillent Musicatreize. Les sorcières ne sont pas la première incursion de l’ensemble vocal créé par Roland Hayrabedian et qui fête ses vingt ans. Avec la mise en scène de Toni Casalonga, les dix chanteuses et chanteurs (plus les musiciens) s’animent… Mais, si l’effrayante richesse de tout ce qui nous est proposé soir après soir, vous avez manqué ça, vous pourrez vous rattraper, en mai (le jeudi 17) à la Minoterie. En version statique, mais avec, pour compenser, la création d’un autre Conte, signé celui-ci du compositeur Jean Christophe Marti, sur une version yiddish de l’histoire… d’Alexandre le Grand. La Minoterie qui, loin de baisser pavillon, inaugure un autre « mariage » en accueillant Akel Akian avec son Théâtre de la Mer. J’en parlerai prochainement, comme aussi de la création, au Gyptis, en ce moment même, du Ruy Blas, mis en scène par Françoise Châtot que je vais voir demain, puisque, ce soir, je compte bien retrouver – après lui avoir fait quelques infidélités, on ne saurait être partout en même temps) le Festival Mars en Baroque (Euterpes) en un lieu assez inhabituel, l’église du Sacré Cœur sur le Prado… 

Autre festival, le Russe, qui démarre au Toursky. S’ajoute à cela celui de Musique Sacrée coïncidant avec les fêtes de Pâques. Bref, il y a beaucoup de pain –bénit ou pas – sur la planche. A la semaine prochaine… et peut-être, cette fois-ci, le printemps, le vrai, pas celui du calendrier, sera-t-il au rendez-vous. 

 J.B.           


TEMPS PERDU ET TEMPS RETROUVE

ELLE a changé… Qui donc ? Mais l’heure bien sûr, et ni plus tard ni plus tôt que dimanche dernier. Rien n’est moins difficile. Un tour sur la roulette de la montre et nous voici débités de l’heure de sommeil qui, d’un geste inverse, nous sera restituée vers l’automne. Occasion de ce titre un peu proustien qui tombe à pic pour autoriser un affectueux clin d’œil au prédécesseur – à la fois lointain et proche – de Frédéric Flamand. Toujours gaillard bien que né en 1924, Roland Petit inscrit au répertoire du Palais Garnier Proust ou les intermittences du cœur, version renouvelée du ballet qu’il créa, ici même, voilà quelque trente ans d’après La recherche du temps perdu. Danseuses (Stéphanie Romberg, Eleonora Abbagnato) et danseurs (Hervé Moreau, Stéphane Bullion et Mathieu Ganio) triomphent à la tête du corps de ballet de l’Opéra de Paris dans cette transposition fidèle à l’esprit sinon à la lettre de Marcel Proust. Dernière ce samedi 30. Voilà qui donne des démangeaisons de sauter dans le prochain TGV. Car il n’est as question qu’on le revoie à Marseille. Pas plus que Bourseiller, Maréchal ou Bourdet. Règle non écrite : ceux qui ont fait la renommée culturelle de Marseille, s’ils en partent, c’est définitif. 

Suffit là-dessus. Avec le printemps, l’affiche du Festival d’été commence à pointer son joli museau. Celui (le festival, pas le museau) de Musique sacrée enchaîne avec Pâques sur celui de Mars en Baroque, lequel se bouclait, jeudi dernier, en apothéose sous la coupole du Sacré Cœur sur un « mano a mano » entre Haendel, allemand de Londres qui voyagea beaucoup et Vivaldi, vénitien de Venise qui, pratiquement ne s’éloigna jamais des canaux de la Sérénissime. L’un et l’autre admirablement servis par le mezzo très étendu de Stéphanie d’Oustrac, laquelle ne se contente pas de posséder une voix sublime mais est ravissante, teint de nacre, visage presque enfantin et silhouette de liane, plus un jeu d’expressions que bien des comédiennes pourraient lui envier. Si j’ajoute que le concert était précédé d’une conférence ( de Philippe Beaussant) sur les passages de la Renaissance au Baroque dans les arts plastiques comme en musique, occasion – entre autres – d’une relecture très originale des Noces de Cana de Véronèse. Réchauffant à en oublier qu’il faisait un froid de loup. 

Le mistral est tombé juste à temps pour épargner la mise en route d’un autre Festival (décidément on n’en sort pas !) le Festival russe du Toursky, qui après la semaine traditionnellement consacrée au cinéma entre dans le domaine du théâtre et de la musique, avec, mardi,le récital de la soprano Claudia Sorokina, consacré à des mélodies de Tchaïkovski et de Rachmaninov, avec, en seconde partie, des airs extraits des opéras de Tchaïkovski (aria de Lisa dans La Dame de Pique et air de la Lettre de Tatiana dans Eugène Onéguine) et de Dvorak (Chant d’amour du premier acte de Rusalka) . L’ami Bourdoncle s’était donné grand peine pour trouver, au pied levé, une cantatrice de qualité égale à Urzsula Cuvellier, immobilisée par une de ces grippes saisonnières qui ne pardonnent point. Sorokina, belle personne et belle voix à la technique éprouvée, n’est point en cause mais le caractère de relative improvisation était perceptible. Le public ne s’est vraiment dégelé qu’aux (trois) bis généreux et cent pour cent Tchaïkovskiens. Pour finir de dégeler l’atmosphère, la soirée s’achevait (comme chaque soir) par le cabaret russe traditionnel. Il est animé par les infatigables comédiennes et comédiens du « Théâtre : moscovite dramatique de Gogol ». Increvables, ils savent tout faire : danser, chanter, jouer de la guitare ou du piano. C’est paradoxalement très familial et très professionnels. Expression du sens de la fête qui appartient en propre aux peuples d’en delà de l’Elbe et d’en deçà du Caucase. Dabaï ! Dabaï Katiousha ! 

La place me manque, mais, la semaine prochaine, nous ferons un tour à La Minoterie (version Théâtre de la Mer) et peut-être accompagnerons, dans sa tournée régionale le Ballet d’Europe de Jean Charles Gil. 

J.B. 

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LA POESIE RETROUVEE

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